Regards complémentaires
Qu’est-ce qu’un non-expert compétent ?¶
Adaptation d’un article publié sur LinkedIn en mai 2026.
La langue française dispose de deux mots pour qualifier celui qui ne sait pas, ignorant et profane, et d’un seul pour qualifier celui qui sait, expert. Cette asymétrie lexicale dit quelque chose de notre difficulté à penser une posture intermédiaire qui, pourtant, est celle de la plupart des dirigeants.
Cette troisième figure, ni le dirigeant-technicien fantasmé ni le dirigeant-ignorant résigné, le vocabulaire managérial n’a pas su en rendre compte. Je propose de la nommer : le non-expert compétent. La formulation peut sembler oxymorique. Elle ne l’est pas. Elle désigne une posture épistémique qui a une longue histoire et une fonction organisationnelle précise.
Socrate, au procès qui le condamne, refuse le titre de savant. Il n’enseigne rien parce qu’il prétend ne rien savoir, et c’est précisément ce non-savoir, qu’il qualifie de docte, qui constitue son apport. La formule « je sais que je ne sais rien » n’est pas une humilité mondaine, c’est une opération intellectuelle active. Elle consiste à neutraliser ce qui est tenu pour acquis, et à poser les questions que personne d’autre ne pose parce que personne ne se croit autorisé à les poser. Socrate ne contredit pas les sophistes, il les fait parler jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent qu’ils ne savent pas ce qu’ils croient savoir.
Déplacée vers le dirigeant contemporain, cette posture n’a rien d’antique. Elle décrit ce que fait un dirigeant qui gouverne un système qu’il ne maîtrise pas. Il n’évalue pas la justesse technique d’une recommandation, il en interroge le présupposé. Il ne tranche pas un débat d’experts, il le reformule pour faire apparaître l’arbitrage caché qui n’avait pas été nommé. Il ne prétend pas comprendre l’algorithme, il demande à quelle question l’algorithme prétend répondre, et qui en bénéficie. Cette pratique demande quelque chose que la connaissance technique ne donne pas, une discipline d’attention au langage.
La posture est difficile à tenir. Elle n’est pas valorisée par les experts, qui la perçoivent comme une intrusion. Elle n’est pas comprise par les généralistes, qui la prennent pour de l’amateurisme. Le non-expert compétent évolue dans un angle mort double, et la formation des dirigeants ne s’y aventure pas.
C’est pourtant cette posture qui sépare l’expertise de la décision, le principe que je tiens pour le plus mal appliqué du management du numérique, et que développe la deuxième des sept convictions du livre.
Référence dans le livre
La posture est développée au chapitre 14, « Le rôle concret du dirigeant dans le pilotage du système d’information », où le niveau de compréhension requis est dit stratégique et non technique. L’avant-propos la prépare en récusant les deux démissions symétriques du dirigeant, l’une habillée en modestie, l’autre en autorité. Page à préciser à la parution.
L’auteur s’exprime à titre personnel. © 2026 Mehdi Moudden.